Actions

Work Header

Le Paradoxe des Jumeaux

Summary:

Un mois après le lancement du "Dernière Chance", Eva Stratt rencontre le frère jumeau de Ryland Grace, Colt Seavers, dont elle ignorait l'existence. Entre deuil, rancœur et accusations, Stratt reste hantée par cette image vivante de l'homme qu'elle aimait plus que tout, dans le secret de son cœur, et qu'elle a envoyé à la mort.

Colt Seavers n'est pas Ryland Grace. Il ne le sera jamais. Elle se le répète, encore et encore. Mais il a son visage, ses yeux. Sa voix. Il est tout ce qu'il lui reste. Alors une nuit, à la faveur de l'alcool, Eva Stratt se laisse sombrer.

Notes:

J'ai entendu parler de cette idée de Ryland Grace / Colt Seavers en tant que frères jumeaux sur X, sur le compte de @cerisehaleth, et beaucoup de fics ont repris ce concept depuis. Voici ma modeste contribution à cette idée que je trouve juste extraordinaire !

Petite précision : dans ce crossover, Jody Moreno n'existe pas. J'emprunte à la fois au livre et au film "Projet Dernière Chance" pour les détails de l'histoire.

Bonne lecture !

Chapter 1: Destin Manqué

Chapter Text

Les mains tremblantes, Stratt inséra la clé dans la serrure de la chambre. Voilà plusieurs semaines que tous les membres du Projet Dernière Chance avaient emménagé sur la base, en prévision du lancement. Le Dr. Ryland Grace ne faisait pas exception.

Elle dut s’y reprendre à deux fois avant qu’enfin, le pêne ne coulisse dans l’ouverture. La porte s’ouvrit devant elle avec un bruit sec. Elle faillit trébucher. Seule la main attentive de Carl, juste derrière elle, la retint par le bras avec douceur. Stratt lui adressa un remerciement silencieux.

Ensemble, ils pénétrèrent dans la petite pièce.

La fenêtre était encore entrouverte. Voilà qui n’avait rien de surprenant. Grace aimait aérer ses espaces personnels, dès qu’il en avait l’occasion. Elle se rappelait à quel point il avait souffert, dans les locaux confinés du porte-avions où ils avaient vécu quatre années durant. Il trouvait tous les prétextes pour prendre l’air sur le pont. Il n’aimait pas les ascenseurs, ni les espaces clos. Lorsque Stratt le traînait de jets privés en salles de conférence, aux quatre coins du monde, puis qu’il enchaînait de longues journées en laboratoire, au bout d’un moment, il finissait par suffoquer. Il lui fallait l’horizon. À bord du Dernière Chance, cependant, son horizon allait se réduire, pour toujours.

Contenant à grand peine la boule qui se formait dans sa gorge, Stratt s’avança dans la chambre. Ce n’était pas exactement ce que l’on aurait pu appeler un espace rangé. De toute évidence, Grace ne s’attendait pas à recevoir de la visite, ce qui, là non plus, n’avait rien de surprenant. Stratt s’était souvent demandé à quel point Grace se rendait compte de la sympathie qu’il suscitait, chez tous ceux qui croisaient sa route. Tous les membres du Projet Dernière Chance l’adoraient. L’admiraient, même. Il était leur numéro 2, leur mascotte, celui vers lequel ils pouvaient toujours se tourner pour un peu d’humour maladroit, un peu de gentillesse, un peu de science, ou bien les trois à la fois. Grace était tout cela. S’il l’avait voulu, les trois quarts de l’équipe auraient accepté de le rejoindre dans sa chambre, les yeux fermés. Mais non, Grace ne s’en rendait pas compte, bien sûr. Il était dans son propre monde. Son petit monde bien à lui, et elle s’apprêtait à l’en arracher.

Stratt secoua la tête pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Quelques vêtements sales traînaient, éparpillés à même le sol. Des paquets de Skittles pleins contemplaient, intacts, les cadavres de leurs camarades éventrés, abandonnés aux quatre coins de la chambre. Sur un étroit bureau en contreplaqué, un ordinateur portable, encore en veille, diffusait des motifs de fractale selon un rythme psychédélique, et des piles de paperasse bataillaient pour le moindre centimètre carré disponible. Stratt s’en approcha avec précaution. Comme si elle avait presque peur de se brûler. C’était idiot.

C’est de la lave, lui avait dit Grace, le jour de leur rencontre, à propos de cette stupide balle tricotée en forme de planète Terre.

Mais non, ce n’était pas de la lave, évidemment. Tout comme ces papiers ne la brûleraient pas si elle y touchait.

Du bout des doigts, Stratt effleura l’une des premières pages au hasard, et tomba sur un carnet recouvert de l’écriture de Grace. Elle le lâcha aussitôt. Ses yeux se fixèrent sur les mots sans les voir, brouillés de larmes. Cette petite écriture brouillonne, un peu penchée, toujours griffonnée dans l’urgence, soumise aux impératifs de cet esprit qui pensait trop vite, trop fort… Grace. Il avait raison, en fin de compte. Elle s’était brûlée.

Avalant sa salive avec difficulté, Stratt se tourna vers Carl. Il était le seul qu’elle avait sollicité pour l’accompagner, tandis que les médecins emportaient déjà le corps inconscient de Grace vers l’infirmerie. Là-bas, il serait placé en coma artificiel, et préparé pour son ultime voyage. Yào, Ilyukhina et tous les autres avaient déjà été mis au courant. Pas dans le détail, bien sûr. Inutile d’ajouter du stress et des questionnements superflus à leur situation, déjà incroyablement tendue. Grace avait accepté de partir, pour les sauver tous. Il avait choisi le coma anticipé pour des raisons de sécurité, et pour ne pas affronter l’angoisse du lancement. Cela suffirait. Dans des entrepôts non loin de là, de petites mains s’activaient déjà pour coudre son nom à la place de celui de DuBois sur les uniformes qui partiraient avec lui à bord du vaisseau, et pour les retoucher à sa taille. Malgré tout cela, ils ne pouvaient pas l’expédier dans l’espace sans rien. Quelqu’un devait préparer ses bagages pour lui. La mort dans l’âme, Stratt avait désigné Carl pour l’aider dans cette tâche morbide, qu’elle n’aurait pas imaginé accomplir toute seule.

— Qu’est-ce que vous en dites, Carl ? s’enquit-elle, d’une voix où l’émotion luttait encore pour percer. Que devrions-nous lui prendre ?

L’air aussi lugubre qu’elle, l’agent fédéral regarda autour de lui. Son regard triste se posa sur les Skittles, les notes éparpillées, le cardigan aux renards souriants, abandonné sur le dossier de la chaise de bureau. Il ramassa distraitement l’un des vêtements qui traînaient sur le lit et le déplia. « I had potential », disait le T-shirt noir. Son visage se fendit d’un sourire doux.

— Il aime ces stupides T-shirts, lança-t-il. Je crois que cela le réconforterait, de les avoir avec lui.

Stratt acquiesça. Elle sentait le parfum de Grace, dans la pièce. Pas une fragrance artificielle, mais bien son odeur naturelle, celle qui l’avait accompagnée pratiquement tous les jours depuis le début de ce projet colossal. Un mélange de sel, et d’océan. Une odeur grisante. Elle réalisa, avec un frisson, que c’était sans doute la toute dernière fois qu’elle aurait l’occasion de la sentir. D’elles-mêmes, ses mains se refermèrent sur le cardigan tricoté. Elle le saisit et l’attira contre elle. Elle dut résister très fort à la tentation d’enfouir son visage dans ses mailles. Seule la présence de Carl l’en dissuada.

Elle se souvenait parfaitement de la première fois où elle avait vu Ryland Grace, dans ce stupide cardigan. Sa colère enfantine dans le laboratoire, lorsque les astrophages, composés en majorité d’eau, lui avaient donné tort, comme le reste de la communauté scientifique, une fois de plus. Son découragement, puis sa ténacité, cette étincelle au fond de ses yeux, ranimée. Il lui avait couru après ce jour-là, comme elle lui avait couru après le jour de leur rencontre. Qu’est-ce qu’elle avait pu le trouver idiot, alors. Et brillant. Incroyablement brillant, sur tous les plans. Au-delà de toutes ses espérances, au-delà des mots. Que serait-il advenu, si elle avait refusé de l’entraîner dans l’aventure, ce jour-là ? Si elle l’avait laissé retourner à sa petite vie de professeur bien tranquille ?

Il ne serait pas en route pour un coma artificiel, cela, c’était sûr. Elle n’aurait pas eu à lui infliger la pire trahison de toute sa vie. À l’envoyer tout droit à sa mort, alors que dès ce premier jour, il avait percé sa façade puis toutes les barrières qu’elle avait érigées entre ses émotions et elle, l’une après l’autre, couche par couche. Elle n’aurait pas été obligée de tuer cet homme qu’elle s’était interdit d’aimer, mais qu’elle aimait quand même. Mais alors, leur monde n’aurait plus eu aucun espoir.

Le Projet Dernière Chance n’aurait jamais réussi sans Grace. De cela, Stratt était certaine. Cela cadrait mal avec son esprit cartésien : elle rechignait à l’idée qu’un seul individu puisse faire pencher la balance, dans une situation planétaire comme celle-ci. Mais elle était aussi croyante. Elle avait eu foi en Grace, dès le début. « He had potential ». Ce qu’il avait fait, et ce qu’elle s’apprêtait à l’envoyer faire, nul autre que lui n’aurait pu l’accomplir. Voilà pourquoi elle l’aimait. Et pourquoi elle le tuait. 

Réprimant un sanglot, Stratt resserra son étreinte sur le cardigan :

— Il aime les renards, dit-elle simplement.

Elle n’était pas capable d’articuler un mot de plus. Carl la contempla gravement :

— C’est vrai, approuva-t-il d’un ton solennel. Il aime les renards. Et il traîne ce vieux truc tout le temps. Cela lui fera plaisir de l’avoir avec lui.

Stratt acquiesça, luttant de toutes ses forces pour retenir ses larmes. L’une d’elles, traîtresse, lui échappa. Elle se pencha pour attraper la valise de Grace, dans un coin de la pièce, afin de s’activer.

Durant les minutes qui suivirent, Carl et elle rassemblèrent suffisamment de linge propre pour remplir le bagage. Ils procédaient en silence, comme s’ils profanaient une tombe. Cette pensée fit naître des frissons le long de la colonne vertébrale de Stratt. À chaque fois que ses mains effleuraient un nouveau T-shirt, toutes ces affaires personnelles de Grace qui lui étaient devenues si familières avec les années, des montagnes de souvenirs l’assaillaient. Cette nuit-là, le soir du karaoké, lorsqu’ils s’étaient regardés droit dans les yeux tandis qu’elle chantait, et qu’ils avaient lu l’un en l’autre, sans avoir besoin de parler. Cette matinée brumeuse, à peine quelques heures plus tôt, lorsqu’ils s’étaient félicités du lancement à venir, et qu’ils avaient osé parler du futur, enfin. Tout avait semblé possible entre eux, alors. L’espace d’une seconde, une infime seconde, juste avant l’explosion, Stratt y avait cru. Grace venait de lui demander si elle avait un plan, pour les vingt prochaines années. Elle s’apprêtait à lui répondre que désormais, son seul plan, s’il voulait bien d’elle, c’était lui. Elle l’aurait dit. Vraiment. Et puis, le centre de tests avait explosé, et leurs vies avaient volé en éclat. Séparées, à tout jamais. Deux corps étrangers projetés dans l’espace, dans des directions opposées.

Sans s’en apercevoir, Stratt agrippa un nouveau T-shirt et serra les poings de rage. Après toutes ces années, après tous ces efforts insensés, elle croyait avoir réussi, enfin. Elle croyait avoir mérité son minuscule fragment de repos, et de bonheur. C’était tout ce qu’elle pouvait espérer, dans cette réalité obscure, et ce futur qui se l’annonçait encore plus. Elle avait cru à un avenir avec Grace. Elle avait cru en Grace. Et à présent, elle allait le perdre. L’injustice et le dégoût d’elle-même lui coupèrent le souffle.

— Madame, dit Carl, une main posée sur son épaule.

Il la ramena à la réalité. Dans son autre main, il lui tendit une paire de lunettes pliées. Les lunettes de Grace.

— On ne devrait pas oublier ça, aussi. Vous savez comment il est. Toujours à les asticoter, toujours à les porter n’importe comment, mais il ne verra rien sans elles.

Stratt saisit la monture d’une main tremblante. À nouveau, l’épouvantable impression de toucher les objets d’un mort la saisit. Elle avait contemplé ces lunettes des centaines de fois, sur le nez de Grace, pendues à ses oreilles à sa manière grotesque, triturées dans tous les sens, torturées. Elles étaient indissociables de lui. C’était un artefact si intime qu’elle en frémit. Comme toutes les affaires qui jonchaient cette chambre, comme la pièce elle-même, elle aurait voulu les garder pour elle. Les presser tout contre son cœur et pleurer toutes les larmes de son corps. Mais elle ne le pouvait pas. Il n’était pas question d’elle, aujourd’hui. Elle ne devait penser qu’à lui. À sa mission. À tout ce qu’elle pouvait faire, pour lui rendre les choses un tout petit peu moins pénibles.

Alors, en silence, elle replia les lunettes et les empaqueta avec soin, entre les mailles du cardigan aux renards. Elle s’activa avec Carl pendant encore quelques minutes. Ils se mirent en quête d’objets personnels, que Grace aurait pu vouloir emmener avec lui, pour se rappeler quelques bons souvenirs de la Terre, mais ils ne trouvèrent rien de concluant. À l’intérieur de l’une des revues scientifiques que Grace consultait en ce moment, ils avaient tout juste déniché, en guise de marque-page, une unique photo de lui, seul, devant l’objectif. Stratt avait souri, attendrie. Puis la photo l’avait brûlée au cœur, comme tout le reste, et elle s’était dépêchée de l’enterrer dans le cardigan.

Un cliché tout seul, c’était un peu triste, en un sens. Mais aussi tellement lui. Grace s’était voué corps et âme au Projet Dernière Chance, ces quatre dernières années. Il n’avait aucune famille, aucun ami proche, et il était trop réservé pour avoir baissé sa garde avec d’autres membres de l’équipe. Carl et elle étaient les deux seules personnes avec lesquelles il avait réellement tissé des liens, mais Stratt n’arrivait pas à imaginer quel objet l’agent fédéral pourrait bien laisser à son vieux partenaire de labo. Quant à elle… Lorsqu’il se réveillerait, Grace ne voudrait sans doute plus jamais entendre parler d’elle. Douze années-lumière ne seraient pas assez pour contenir toute sa haine et sa rancœur.

— On devrait dire à l’équipe de l’entrepôt de lui donner des Skittles, lança soudain Carl en saisissant l’un des paquets pleins, qu’il glissa dans la valise. Plein de Skittles.

Stratt sourit.

— Oui. Très bonne idée.   

Voilà. Ils y étaient. Ils allaient devoir quitter la chambre, et la tombe se refermerait pour toujours. Stratt prit une profonde inspiration. Pendu à la lampe de bureau, elle avisa soudain un bonnet bleu marine, l’un de ces bonnets affreux que Grace portait toujours sur le pont du porte-avions, et sur les terrains de la base battus par les vents. Un bonnet, il n’en aurait pas besoin dans l’espace, si ? Si elle devait garder quelque chose, un minuscule fragment de lui, cela pouvait bien être cela.

Sans un mot, Stratt saisit le bonnet et le glissa dans la poche de son manteau. Elle espérait qu’il garderait son odeur, le plus longtemps possible. Elle espérait qu’un ou deux de ses cheveux blonds seraient restés pris entre les mailles.

Carl ne fit aucun commentaire. Il saisit la valise par sa poignée, jeta un dernier coup d’œil dans la chambre. Stratt sortit la première.

 

҉

 

Seule à bord du Dernière Chance, Stratt contemplait l’œuvre de sa vie. Le dortoir était parfait, à tous les niveaux. Le robot aux bras mécanisés était en place pour prendre soin de ses trois passagers, ultimes espoirs de l’Humanité. Pour l’heure, seul Grace était en place sur sa couchette. Déjà relié à une infinité de tubes et de moniteurs, il dérivait en un lieu où elle ne pouvait déjà plus le rejoindre.

Sans donner d’explications à son équipe, Stratt avait demandé un moment pour être en tête-à-tête avec Grace. Yào et Ilyukhina le rejoindraient d’ici deux jours, pour le lancement. Nul n’avait posé de questions. Cela n’avait rien de surprenant, après tout. Toute l’équipe croyaient déjà qu’ils couchaient ensemble. S’ils savaient, pourtant. Le lien qui les unissait tous les deux était plus puissant que cela. Il reliait leur cerveau, leur cœur et leur âme, en un nœud invisible, plus profond que la chair. Telle la ligne de Petrova, il les unissait et les condamnait tout en même temps.

Accroupie juste à côté de la couchette de Grace, Eva Stratt s’autorisa, pour la toute première fois, à éclater en sanglots. De lourds hoquets de souffrance pure la secouèrent de toutes parts, tandis qu’elle s’abandonnait au chagrin, au deuil, et à la trahison. Jamais elle ne s’était autant méprisée qu’à cet instant. Elle avait envie de mourir, de hurler de rage. Cela n’avait rien de rationnel, car sa mort n’aurait été utile à personne, surtout pas en un moment pareil, mais elle se trouvait au-delà de la raison. Elle pleura jusqu’à ce que son souffle se brise, jusqu’à ce que la douleur s’extirpe hors de sa cage thoracique telle une créature monstrueuse.

Alors seulement, elle se redressa.

Grace gisait là devant elle, paisible. Il semblait si fragile, étendu là, nu, percé de tubes. Son visage avait une expression sereine, presque juvénile. Du bout des doigts, Stratt caressa sa joue. C’était la dernière fois qu’elle le voyait. Tout dans son être lui criait cette litanie, encore et encore. Les secondes s’égrenaient au rythme impitoyable de son cœur. Lorsqu’elle quitterait ce vaisseau, il n’y aurait plus de retour en arrière possible. L’ultime regard serait le dernier. Déjà, son absence lui était insupportable, elle déchirait tout son être et l’écartelait sur place.

— Je suis désolée, Grace, murmura-t-elle. J’aimerais tellement vous demander de me pardonner. Mais vous n’avez aucune raison de le faire.

Penchée sur lui, elle effleura ses cheveux blonds. Elle avait fait ce geste en rêve, des centaines de fois. Même dans leurs pires moments de crise, lorsqu’ils s’étaient disputés à propos d’un énième problème technique, ou lorsqu’il n’avait pas pris de douche depuis trois jours, parce qu’il était resté trop absorbé par son travail, elle avait toujours désiré enfouir ses doigts dans ses cheveux. Savoir quel effet cela ferait, de sentir ses mains se poser sur elle en retour.

Elle recula, cependant. Elle lui prenait déjà sa vie. Elle ne voulait pas lui prendre plus. Sa dignité, son corps, c’était tout ce qu’elle pouvait lui laisser. Alors, le cœur au bord des lèvres, Stratt s’absorba dans la contemplation des traits de Grace, pour en graver chaque détail dans sa mémoire. Elle savait déjà qu’elle ne l’oublierait pas, c’était impossible. Son fantôme la hanterait jusqu’à la fin de ses jours, qu’elle soit fusillée sur-le-champ, ou qu’on la laisse vivre. Mais elle le contempla, malgré tout, car c’était la toute dernière fois qu’elle posait les yeux sur l’homme qu’elle aimait.

— Je sais que vous en êtes capable, articula-t-elle, aussi bien pour lui que pour elle-même. Je vous connais, Grace. Vous n’avez jamais cru en vous-même, mais ce n’est pas un problème. J’y crois bien assez pour tous les deux. J’ai foi en vous.

Elle pressa sa main dans la sienne. Elle était chaude, et douce. Puissante. Stratt laissa quelques larmes rouler sur leurs doigts réunis. À nouveau, leur futur avorté la harcelait, et elle devait le laisser sortir :

— Je…, balbutia-t-elle. Je vous aime. Je vous aime comme je n’ai jamais aimé personne. Vous êtes l’homme le plus prodigieux, le plus brillant, le plus adorable, le plus stupide, le plus…

Sa voix se brisa. Elle s’accorda encore plusieurs longues minutes, pour pleurer. La tête inclinée, ses mèches rousses se mêlèrent aux cheveux blonds de Grace. Elle se redressa, et les écarta avec soin. Elle se sentait sale. Tout à coup, elle avait l’impression de ne plus avoir le droit de le toucher. Alors, elle exhuma un marqueur de l’une de ses poches, et, avec un petit sourire pour l’homme endormi auprès d’elle, elle inscrivit sur le sac qui le maintenait en place : « Bonne Chance ». « Bonne Chance », c’était tout ce qu’elle pouvait lui laisser. Avec un peu de chance, justement, peut-être ne saurait-il même pas que cela venait d’elle.

De son autre poche, Stratt sortit un petit porte-clés. Ce n’était pas grand-chose, vraiment. Une figurine de renard roux, en plastique, qu’elle avait achetée lors de l’une de leurs escales en Chine. Sur le moment, elle n’avait pas su pourquoi elle l’avait prise. Elle avait toujours su qu’elle lui était destinée, cependant. Elle n’avait juste jamais trouvé le courage de la lui offrir. Ce matin-là, juste avant l’explosion, peut-être la lui aurait-elle offerte. Aujourd’hui, il était trop tard. Ou presque.

Relevant ses cheveux, Stratt passa ses doigts sous son col roulé et détacha le pendentif qu’elle portait sur elle, depuis son enfance en Allemagne de l’Est. C’était un simple médaillon en argent, qu’elle avait reçu pour sa première communion. Saint-Christophe. Le patron des voyageurs. Elle avait toujours pensé qu’il la protégeait, tout au long de ces années harassantes qu’elle venait de traverser. Désormais, il le protégerait lui. Autant qu’il le pourrait.

Avant d’être rattrapée par de nouvelles larmes, Stratt accrocha la médaille au porte-clés en forme de renard, et scotcha le tout sur le bagage de Grace, juste au-dessus de son nom. Elle resta là un long moment, à contempler son œuvre. C’était absurde, vraiment. Mais cette image lui paraissait être la synthèse parfaite de tout ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, Grace et elle. Réunis enfin, dans ce petit objet.

À genoux devant la couchette, Stratt joignit les mains. Elle savait que Grace n’était pas croyant, mais pour elle, c’était important. C’était tout ce qu’elle pouvait encore faire pour lui. Alors, elle baissa la tête, et elle sécha ses larmes :

— Je vous salue Marie, pleine de Grâce…

Quelques minutes plus tard, la porte du dortoir se referma. Eva Stratt venait de dire adieu à Ryland Grace, pour toujours. L’univers était vide.

҉

La base de lancement bruissait d’agitation, tandis que l’équipe du Projet Dernière Chance évacuait les locaux qu’ils avaient réquisitionné depuis déjà plusieurs semaines. Un sentiment étrange planait sur les lieux. Comme une sensation de flottement.

Le lancement avait été un succès. Un mois plus tôt, le Dernière Chance s’était élevé vers les cieux, en une trajectoire parfaite, jusqu’à quitter l’orbite terrestre pour entamer sa longue accélération vers les confins interstellaires. Li-Jie Yào, Olesya Ilyukhina, et Ryland Grace, étaient partis pour toujours, en emportant avec eux les ultimes espoirs de l’Humanité.

Stratt n’avait pas pleuré, le jour du départ. Ni les jours qui avaient suivi. Elle gardait sa peine enfouie tout au fond de son cœur, car c’était tout ce qu’il lui restait. Elle s’absorbait dans des tâches futiles. À présent que le vaisseau était en route, il ne restait plus qu’à défaire cette organisation monstrueuse qu’elle avait montée de toutes pièces à la force de son autorité, ces quatre dernières années. Elle et Grace.

Les problèmes se pressaient déjà aux portes de la base. Stratt ne doutait pas qu’ils la rattraperaient, très bientôt. Maintenant que le Projet était lancé, l’heure n’était plus à l’urgence, mais aux bons sentiments. Tous les gouvernements, milliardaires et autres instances plus ou moins officielles qu’elle avait froissées au cours de son plan de sauvetage désespéré n’allaient pas tarder à lui réclamer des comptes. Grand bien leur fasse. Son sort lui était totalement indifférent, désormais. Il l’avait toujours été, en vérité. Sauf durant cet instant, cet infime instant, où elle avait rêvé d’un futur avec Grace…

Stratt était occupée à trier des papiers, dans la pièce qu’elle appelait encore son bureau. Elle détestait cette pièce. À chaque seconde, elle lui rappelait les derniers moments qu’elle avait partagés avec Grace. La trahison, sur son visage. La terreur dans son regard, la supplique dans sa voix. Rien que d’y repenser, elle avait envie de vomir. Sur le coup, elle avait eu l’impression d’enfoncer une lame dans sa propre chair, et désormais, elle rouvrait la plaie, encore et encore.

Carl frappa soudain à sa porte, la sauvant de ses pensées sombres. Aussitôt, son expression retint l’attention de Stratt. Il avait l’air d’avoir vu un fantôme.

— Madame, l’interpela-t-il. Il y a un homme qui demande à vous voir, à l’entrée de la base.

Stratt poussa un soupir :

— Si c’est encore le commandant, dites-lui que nous ne pourrons pas libérer complètement les locaux avant encore trois bonnes semaines.

— Non, Madame, ce n’est pas le commandant. C’est un dénommé Colt Seavers.

Stratt haussa un sourcil :

— Jamais entendu parler. Je suis censée le connaître ?

Carl mit un certain temps à reprendre son souffle. De toute évidence, il avait couru jusqu’ici pour la prévenir. Mais il y avait autre chose. Il semblait… bouleversé.

— Je crois que vous devriez le recevoir, Madame, articula-t-il enfin. Il dit… Il dit qu’il est le frère du Dr. Grace.